Atelier design & ébénisterie Normandie

par Énora Billard

Combiner ébénisterie et féminité

Mon berceau ressemblait à un champ verdoyant. Entourée d’arbres forestiers et de vaches qui puent, mais qui sentent si bon ces souvenirs d’enfance. Je passais des centaines d’heures à grimper aux branches feuillues, à imaginer des missions impossibles dans la forêt, où seule parfois je me faisais des frayeurs… Une vielle grange et pressoir à pommes, rénovée par les mains travailleuses de nos parents, me servait de toit pour me protéger des crocodiles et des dinosaures qui rodaient dans notre jardin. C’est donc dans cette maison que j’ai grandi, où chaque détail avait été bidouillé et étudié par notre père, qui ne laisse jamais rien dysfonctionner.

Dès mon plus jeune âge, les travaux manuels rythment mes journées. Je produis à la chaîne tout et n’importe quoi. Je m’éprends chaque jour pour une nouvelle passion, comme si j’attendais de trouver celle qui me convenait. Mais mes matériaux me déçoivent : trop mou, trop colorés, trop plastique, trop facile, trop cassant… J’ai alors eu la folle idée de vouloir tester un matériau que je connaissais si bien et si mal à la fois : le bois. Habitant dans une maison de plus de deux cents ans, je pouvais avoir la certitude que celui-ci durerait dans le temps. C’est donc à 15 ans que j’entrevois l’idée et le rêve de devenir ébéniste !

 

C’est à partir de ce moment précis que mes rêves et mes envies diront bonjour aux obstacles et à la confrontation masculine. Il était naturel pour moi de travailler cette matière. Cette décision ne fût pas de même pour le monde qui m’entourait. Cela commence en 2007, j’avais 15 ans, et j’annonce à mon professeur de « découverte professionnelle » que j’aimerai être ébéniste. Sa réaction a été immédiate : ce n’est pas un métier pour moi. Lui qui ne connaissait rien à ma vie et mon cheminement personnel, il m’assure et me convint que je n’aurai pas d’avenir dans ce milieu. Je continue alors ma scolarité jusqu’à mes 18 ans à me demander quel métier me correspond. En 2010, je m’oriente dans une école d’arts appliqués dans la capitale frenchy, où j’apprends à dessiner et concevoir des objets de toutes sortes.  Mais je grandis et essaie de plus en plus d’affirmer ce à quoi j’aspire vraiment : le travail manuel. Après deux ans dans cette école, frustrée par le côté juste conceptuel de mes études, je décide finalement de revenir à mon rêve premier : l’ébénisterie.

Mes débuts en France :

L’école d’ébénisterie s’appelait L’École La Bonne Graine (oui tu peux rire). J’ai alors quitté un cursus d’art en plein milieu pour me diriger vers une voie qui, sans que je puisse vous l’expliquer, m’attirait dans mes tripes. Dans ma tête, si je ne prenais pas cette décision, je passais à côté de quelque chose qui pourrait allumer ma vie. Ce changement d’orientation n’a pas été reçu à bras ouvert dans un premier lieu. Je n’arrivais pas à trouver les mots pour expliquer à mon entourage ma décision, tellement ce choix était évident pour moi. Je décidai de dire au revoir à un BAC+4, pour un CAP bachelier ébénisterie. La réputation française du CAP (certificat d’aptitudes professionnelles) me mit dans une situation délicate pour m’affirmer.

Septembre 2012 : c’est la rentrée. Nous étions quinze d’après mon souvenir. Onze garçons et quatre filles. Les professeurs étaient vêtus de bleus de travail, et étaient tous des hommes. La salle comportait à peu près le nombre d’établis individuels que d’étudiants. Il n’y avait pas de tabouret et nous n’avions pas le droit de nous asseoir ou de nous accoter de 8h du matin à 17h le soir. Je me souviendrais toujours à la pause de l’étonnement des garçons sur le fait qu’il y ait « quand même » quatre filles dans la classe. Ils nous faisaient ces remarques sur un ton qui respirait la mauvaise foi, du genre « c’est tout à ton honneur d’essayer ». Ils n’avaient malheureusement pas si tort. La formation proposée était une formation en alternance : une semaine à l’école, deux semaines en entreprise, et ainsi de suite. Je pars alors joyeusement à la recherche de mon maître ébéniste, excitée à l’idée d’apprendre de son expérience, avoir un travail, un petit salaire certes, mais dans un domaine qui me plaît. Je me rends compte vite que le milieu est petit et fauché. Du moins, c’est ce que l’on me raconte…  Après plusieurs refus, c’est un ébéniste honnête qui ôte le voile de l’hypocrisie et m’annonce en face, avant même d’avoir lu mon curriculum vitae, qu’il ne prend pas de filles. A cette époque, j’ai pris l’information de plein fouet, sans même me révolter devant lui. Dans l’idée je n’avais rien à perdre à me défendre, de toute façon il ne me voulait pas. Ma jeune timidité avait juste pris le dessus, et je partis de son atelier le cœur serré et seul.

Ne trouvant aucun ébéniste qui veuille m’engager, il me fallait absolument être inscrite en tant que employée ou stagiaire dans une entreprise afin de rester dans mon école, sans ça j’étais mise à la porte. C’est alors en novembre que je trouve un stage d’une semaine dans une entreprise à Bagnolet (à la lisière de Paris). C’était un ébéniste d’une trentaine d’années qui travaillait en collaboration avec son frère designer. J’étais très fière d’avoir trouvé ce stage, car leur travail gravitait autour de la conception et du bois : tout à fait la vision de l’ébénisterie que j’avais. Nous sommes donc le premier jour, il me donne des tâches simples à faire pendant la matinée : coller. Oui mais en même temps je n’avais jamais collé de meubles de ma vie avant ce moment, j’avais l’impression d’avoir des responsabilités, et participer à leur entreprise. Si celui-ci était satisfait de mon travail, j’espérais qu’il m’engage par la suite. Pourquoi pas ? Il est beau d’espérer et de rêver. Je redescendis sur terre très vite à 14h ce jour même. Je revenais de mon déjeuner du midi, et par curiosité je m’assis à son établi pour regarder et essayer de comprendre ses plans. Il arriva alors derrière moi, se pencha et observa ce que je faisais. Je sentais sa présence sur mon épaule gauche alors je me retournai pour savoir ce qu’il voulait. C’est alors qu’il s’approcha de moi et essaya de m’embrasser. J’esquivai ce baiser avec un air ahuri. Il se recula. S’excusa. J’étais extrêmement gênée. Je regardai les plans et continuai bêtement à les feuilleter en silence. J’étais bloquée. Gelée. Je ne savais plus quoi faire de mon corps, ma timidité encore cette fois ci me figea sur place. Je n’étais pas capable de prendre une décision adéquate : comme partir par exemple? Me fâcher? Me défendre? Lui faire comprendre que ce n’est pas parce que j’ai plus de seins que lui et rien entre les jambes que je dois être considérée comme un sexe faible? Mais non. Je n’ai rien fait putain ! J’ai continué ma journée, je suis rentrée chez moi, et je ne suis plus jamais retournée à cet endroit. Là ce n’était plus le cœur serré qui m’habitait, mais bien la honte de mon sexe féminin et d’avoir cru possible cette folle idée de faire un « métier d’hommes ». Après cet événement je n’avais plus de forces pour courir après quelque chose qui n’existait apparemment pas. Les trois autres personnes de ma classe qui n’avaient toujours pas trouvé de maître d’apprentissage étaient les trois autres filles… Je me demande ce qu’elles font maintenant… Ce sont-elles battues? Je suis sûre que cet homme ne se rappelle pas de son geste à l’heure qu’il est. C’est ironique quand on pense que cet acte a été pour moi le choc électrique qui a fait que ma vie est ce qu’elle est aujourd’hui.

Parallèlement,  ma sœur a volé à mon secours en m’apprenant l’existence d’une école à Montréal. Cette école allie le design, la création et la production de meubles. C’est par un beau hasard de la vie qu’elle rencontra dans les îles un élève de cette école. Cela m’a juste pris une semaine pour prendre la décision de partir.  Il fallait que j’agisse si je voulais réaliser mon rêve. J’avais quitté mon potentiel BAC+4 pour me confronter au rejet, au machisme, au rabaissement et à la compétition, sans parler de la formation archaïque, traditionnelle et vieille France de l’école. Alors je suis partie…

 

Le Québec m’a donnée des ailes

  1. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre que les femmes/filles avaient droits aux mêmes chances que les hommes/garçons ici. Enfin presque, le monde n’est pas parfait. Socialement je n’ai jamais observé ou ressenti un écart entre les sexes. Les femmes assument leur féminité comme leur masculinité, idem pour les hommes. Mon école (École d’ébénisterie d’Art de Montréal) est dirigée par des femmes : sur 10 employés de l’école, quatre sont des hommes… Tu réfléchis un peu là? Je ne vais pas partir sur la question du pourquoi du comment c’est possible que au Québec la situation soit différente, cela est un autre débat.
  2. Je revins un hiver en France et je sorti avec des amis. Je pris le taxi parisien : le chauffeur voulais faire la causette et me demanda ce que je faisais dans la vie. Je lui ai répondu que j’étais étudiante en ébénisterie. Il me regarda avec étonnement dans le rétroviseur intérieur et s’exclama : « Une jolie fille comme vous n’est pas faite pour être ébéniste, vous êtes faite pour être mannequin ! ». Bravo Monsieur !
  3. Les sept finissants de l’école d’ébénisterie étaient des finissantEs. Que des filles ! C’était assez réjouissant, et réconfortant. Depuis que je suis à Montréal, pas une seule seconde j’ai mis en doute ma réussite parce que je suis une femme. Hors lorsque à un moment j’envisageais de peut-être revenir en France, mes angoisses (dues à mon expérience certes mais réalistes quand même) ont commencé à refaire surface : et si on ne me faisait pas confiance ?
  4. Montréal. Je me suis faite engagée dans une entreprise en tant que aide-ébéniste. J’observe encore des doutes et de la peur à mon sujet, non pas forcément parce que je suis encore aux études, mais parce que je suis une femme.
  5. Montréal. Septembre. Entrain de faire une réparation de placage de bois avec un fer à repasser, un collègue passe et me demande si je peux en profiter pour repasser ses chemises…

2017.Montréal. Octobre. Un collègue m’a confiée, saoul, que s’il n’avait pas une femme, il            m’aurait bien sautée…

 

Finalement le monde scolaire était bien beau, bien renfermé sur nous même, dans un univers de papillons asexués où la tolérance règne munie de son strident en forme de pomme d’amour.  La réalité extérieure continue de nous blesser, mais elle ne nous empêchera pas d’accomplir nos rêves. Plus je me porte loin de ce genre d’individu, plus mon avenir professionnel aura du succès, cela ne peut en être autrement car je l’ai décidé ainsi. Le ton de cet article n’était pas le ton léger, drôle, faussement arrogant de mes autres articles. En fait, ce n’était pas vraiment voulu, l’idée ne m’est même pas traversée l’esprit tellement tout ça ne me fait pas rire… S’il vous plaît nouvelle génération, inculquez à vos enfants que maman est tout aussi capable de se servir d’une perceuse, que papa sait parfaitement repasser les culottes de la famille. Montrez leurs que des mains ont la même fonction qu’elles proviennent d’un sexe féminin ou masculin. Racontez leurs que les croyances collectives ne détiennent pas la vérité, et que le féminisme n’est pas mettre la femme sur un piédestal mais bien sur un même pied d’égalité que les hommes.

 

« Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. »  Le Deuxième Sexe, Simon de Beauvoir (1949)

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